Archives pour avril, 2010

Patricia Couture-Gurkovska

mercredi, 21 avril 2010

DOCU(ALI)MENTAIRES

coline serraut

« Les films d’alertes et catastrophistes ont été tournés. Ils ont eu leur utilité, mais maintenant il faut montrer qu’il existe des solutions, faire entendre les réflexions des philosophes et économistes, qui, tout en expliquant pourquoi notre modèle de société s’est embourbé dans la crise écologique, financière et politique que nous connaissons, inventent et expérimentent des alternatives.  »
— Coline Serreau

J’imagine que le film de Coline Serreau, sorti en France il y a deux semaines,  arrivera  bientôt – ou peut-être l’est-il déjà –  au Canada. Je ne saurais trop vous conseiller d’aller le voir, pour son message somme toute positif et optimiste. Un documentaire choc sur l’agro-industrie et ses impacts environnementaux et sociaux dont le titre commence par « Solutions » ne peut que venir enfin mettre un baume sur nos esprits encore traumatisés par Le monde selon Monsanto, Food, Inc ou encore le moins connu We feed the world, qui nous sont restés, comment dire, sur l’estomac.

monsanto

Si vous n’avez pas vu ces derniers, qui sont quand même des films essentiels, procurez-vous les aussi, question de vous mettre en appétit. (Disponibles presqu’en intégralité sur Youtube).  Réalisé par une autre française, Marie-Monique Robin, le cultissime Le monde selon Monsanto (bande-annonce) enquête sur cet empire industriel (17 500 salariés, un chiffre d’affaires de 7,5 milliards de dollars en 2006 et une implantation dans quarante-six pays) qui est devenu l’un des premiers semenciers de la planète en même temps que le leader mondial des OGM,  mais aussi l’une des entreprises les plus controversées de l’histoire industrielle, qui croule les procès en raison de la toxicité de ses produits, tout en se présentant comme une entreprise des « sciences de la vie », récemment convertie aux vertus du développement durable.   De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, ou comme dirait Richard Desjardins, qui veut votre bien et qui va l’avoir.

food inc

Les films de Robert Kenner et d’Erwin Wagenhofer détaillent aussi, respectivement aux Etats-Unis et en Europe, les dérives de l’agro-industrie, dans un style à la Michael Moore qui impressionne pour longtemps. Dans l’excellent Food, Inc on part des rayons colorés et invitants d’un supermarché américain pour remonter toute la filière de l’agro-industrie,  découvrant ainsi les réalités souvent peu ragoûtantes qui se cachent derrière les emballages. Un documentaire militant et pédagogique qui se termine  par une série de recommandations pratiques au consommateur.  L’aussi bon We feed the world (bande-annonce et extraits), un documentaire autrichien , trace le portrait révoltant d’une agriculture transformée en industrie, dont le vrai slogan pourrait être : « Ça ne se mange pas, ça se vend… »   Voir aussi Notre pain quotidien (bande-annonce), toujours autrichien, plus « artistique » dans sa brutalité.  Après avoir vu ces films, croyez-moi, il est vrai qu’on ne regarde plus jamais son souper de la même façon.

feed the world

Plus près de nous et à notre échelle, en 2001 déjà, Hugo Latulippe avec Bacon, le film, avait dénoncé l’impact environnemental des méga-porcheries implantées par les industriels avec leurs alliés de la classe politique, qui avaient décidé de conquérir les marchés internationaux. « Obéissant aux seules lois de l’offre et de la demande, ces gens ont vite fait de transformer la campagne québécoise en un gigantesque parc industriel où une poignée de producteurs se disputent le monopole du désastre environnemental. »

bacon

Solutions locales pour un désordre global (une dizaine d’extraits), le documentaire de Coline Serreau, qui nous avait donné Trois hommes et un couffin et La crise, pourrait être à la fois l’anti-thèse et le complément de tous ces films.  Expliquant en quoi et pourquoi le modèle hérité de la Révolution verte n’est pas durablement soutenable (d’un point de vue économique, sanitaire et écologique), le film est un peu aride, souvent technique et teinté d’un discours féministe aux métaphores faciles qui peut être agaçant. Il a cependant le mérite de mettre en avant de véritables artisans du changement qui proposent des solutions alternatives et évite de nous culpabiliser encore, nous pauvres bâfreurs irresponsables…

Patricia Couture-Gurkovska

jeudi, 8 avril 2010

SENTINELLE DE L’AIR

film

Comme tout citoyen Canadien de ma génération issu de classe (très) moyenne et vivant en région (très) éloignée, je n’ai pris l’avion pour la première fois qu’assez tard dans mon existence, à l’aube de la vingtaine.  Ce moyen de transport était alors considéré comme un luxe, une expérience festive qu’on ne répéterait peut-être jamais, synonyme d’aventure ultime et de drinks gratuits.  There is no sensation to compare with this, on chantait dans notre tête une fois “gorlots”.  Presque 20 ans plus tard je vis sur un continent où on prend l’avion comme l’autobus, encore plus  ces dernières années alors que le secteur aérien connaît une forte croissance de 5% par an grâce au véritable boom des compagnies low-cost.  Une croissance qui  à ce rythme, selon le très sérieux rapport « Trends in Global Aviation Noise and Emissions from Commercial Aviation for 2000 to 2025 » (produit par le Département américain des Transports, Eurocontrol, le Manchester Metropolitan University et la compagnie de technologies QinetiQ) assurera d’ici 2025 une contribution de l’aviation au réchauffement climatique dépassant largement tous les pires scénarios envisagés précédemment par le International Panel on Climat Change.

Dix ans d’expatriation outre-mer et des destinations comme  Rome, Berlin, Istanbul ou Barcelone pour le prix d’un Orléans Express Québec-Montréal, m’ont fait acquérir une expertise de passager aérien digne du personnage de Georges Clooney dans l’excellent Up in the air.  Pourtant, il y a presque trois ans, sur un paisible vol de quatre heures, je me suis mise à gigoter. A m’attacher et me détacher.  A changer de position chaque minute. A aller aux toilettes tous les quarts d’heure.  A soupirer.  A regarder partout.  A m’enquérir de  l’heure à mon mari cinq fois de suite. C’est quand celui-ci, ulcéré, m’a enfin demandé quel était mon problème, que je lui ai répondu en m’étonnant moi-même : « Je pense que j’ai PEUR ! » S’est ensuivie une escalade phobique qui a fait pour moi du ciel un enfer : insomnies, vomissements et diarrhées commençant la semaine précédant le vol, crises de panique aigües, tachycardie, paralysie d’un ou plusieurs membres voire convulsions quand je réussissais à monter dans l’appareil, où j’infligeais alors aux autres passagers mon langage corporel de sentinelle de l’air sur l’acide.

logo

Les causes profondes de cette zone de turbulences psychique sont bien sûr à chercher ailleurs que dans ma culpabilité de pollueuse de l’air. Et c’était avant d’avoir vu l’effroyable vidéo de Plane Stupid, l’organisation londonienne qui milite pour l’interdiction des vols de moins de trois heures et contre l’expansion des aéroports. N’empêche qu’avec une moyenne d’un aller-retour par mois, je participe  à l’effarant 3.1 MILLIARD de tonnes de CO2 émis annuellement par les passagers de l’Union Européenne. Personnellement avec environ 94 g. de CO2 par  voyage selon le calculateur d’Air France. Je me suis élaboré depuis mon propre programme domestique de compensation d’émissions carbone, dont le point fort reste que je n’ai pas et n’ai jamais eu de voiture de ma vie.

L’industrie de l’aviation aussi, montre des efforts (insuffisants) en ce sens. « On travaille sur de nombreuses pistes pour limiter les émissions : réduction de la consommation de kérosène, avions plus gros qui transportent plus de passagers en une seule fois et moins lourds », souligne Jacques Rocca, chef du service communication d’Airbus, qui a choqué les écologistes récemment en apposant le logo de l’Année de la biodiversité sur son dernier gros porteur , le A-380 (une patente dans laquelle je ne monterais JAMAIS). Et puis il y a des compagnies comme la Scandinavian Airlines System qui va tester une nouvelle procédure d’approche, assistée par satellite. Finie la descente par paliers contrôlée par les pilotes, une méthode très gourmande en fuel.  L’approche par satellite consiste à mettre les réacteurs au point mort et à laisser l’avion planer en automatique, suivant une stratégie optimale fournie par satellite. Le pilote reprend les manettes ensuite, juste avant la phase d’atterrissage. (Ces informations à elles-seules font s’accélérer mon pouls et s’humidifier mes paumes.) Cette procédure permettrait d’économiser environ 100 kg de carburant, soit un peu plus de 300 kg-équivalent CO2.

airbus

Avec son million d’Air Miles, le Ryan Bingham de Up in the air est sans conteste à classer dans la catégorie des über-pollueurs. Pourtant, je donnerais n’importe-quoi pour retrouver  ce détachement, cette insouciance du globe-trotter aguerri pour qui le siège d’un gros porteur est aussi familier que son sofa et donc, tout aussi rassurant. Aujourd’hui, après deux ans sans avoir pu rentrer au Québec, trois billets d’avion payés mais restés chaque fois comme moi en petite boule dans mon salon, et un aller-retour à Paris pour mes valises seulement, mes jambes ayant refusé de me porter jusqu’à la porte d’embarquement, je vais beaucoup mieux. Les symptômes physiques disons « dérangeants » sont disparus, même si la PEUR elle, reste intacte. Cette peur qui est mienne, produite en virus de masse, mènerait à coup sûr toutes les compagnies aériennes du monde à la faillite. Maintenant, même si chaque vol se fait toujours sur les ailes de Guilt Trip Airlines, je fais passer ma petite pilule magique avec une bière, chante dans ma tête avec Iggy ou avec Robert et Louise (à écouter très fort !), pendant que Georges Clooney glisse sa langue dans mon oreille sa main dans la mienne.