Archives pour mai, 2010

Patricia Couture-Gurkovska

samedi, 15 mai 2010

EYJAFJALLAJÖKULL: Slow Travel en islandais

volcan

Il m’est assez sympathique ce petit volcan au nom charabiesque qui, d’une simple flatulence, a chassé toutes les mouches qui lui volaient au-dessus de la tête. Et prout ! dans notre gueule, dépendants de l’hypermobilité, de la vitesse qu’elle implique, et de la consommation énergétique inhérente.  « Slow down.  You move too fast. » semblaient reprendre en chœur Simon and Garfunkel sur fond de cendrier céleste. Ici, pas une connaissance, un parent ou un ami qui n’ait été affecté de près ou de loin par la fermeture de l’espace aérien et qui, sautant dans la dernière voiture de location, l’ultime train, l’extrême bateau, n’ait été obligé de redécouvrir le vrai sens du mot voyage ; chemin que l’on fait pour aller d’un lieu à un autre qui est éloigné.  En même temps, des milliers d’autres Européens ont communié à cette expérience quasi-mystique d’un ciel pur absolument vierge de toute traînée blanche. (Contrails ou chemtrails en anglais, voir excellente explication sur ce site québécois)  En Europe en effet, il est presque impossible de regarder le ciel par temps clair sans qu’aucun avion n’entre dans son champ de vision.   (Je me souviens récemment d’un retour de Grèce en voiture où en levant la tête pour admirer les montagnes ma vue avait été polluée par les traces de pas moins de 12 vols.)  A fortiori pour les Britanniques qui possèdent l’aéroport ayant le plus fort trafic aérien au monde,  et qui ont mis en ligne, émus et transcendés (autant que peut l’être un Anglais), des dizaines de vidéos de ciel bleu.  Qui ont pris le temps de regarder le ciel.

travel

Le temps et ce qu’on en fait est d’ailleurs à la base de la philosophie du Slow Travel, née dans la mouvance du Slow Food et des Slow Cities.  Si l’idéologie a été rapidement amalgamée avec tout ce qui est éco-tourisme ou tourisme responsable, elle se voulait au départ plus hédoniste qu’écologique, même si ses principes induisent évidemment un impact environnemental faible : Emprunter les transports terrestres, dans lesquels ont voit défiler paysages, villes, villages et leurs personnages.  Louer chez l’habitant plutôt que dans les hôtels tout inclus, rester au moins une semaine au même endroit et en profiter à fond, en créant ses petites habitudes chez le marchand de fromages, au café de la place, au parc voisin.  Vivre le moment présent et l’environnement immédiat et s’affranchir de l’obligation de TOUT VOIR.  Bref, tout le contraire de la façon de voyager de la majorité des Nord-Américains, qu’on comprendra souvent, après avoir payé 4000 dollars et fait 24 heures d’avion aller-retour pour des vacances de 6 jours dans un endroit où ils ne reviendront jamais, de courir comme des dératés d’une attraction à l’autre, armés d’une check-list compilée de 5 guides touristiques, ou de faire 4 pays en une semaine en se privant presque de sommeil pour prendre le plus de photos possible. (« Les touristes ont horreur de regarder. L’appareil regarde pour eux. Quand ils ont fait clic-clac, ils sont apaisés, ils ont amorti leur voyage. Les piles de photos qu’ils conservent sont autant de diplômes certifiant qu’ils se sont déplacés. » Jean Dutour)

train

Pas étonnant donc que ce soit une canadienne de Vancouver, Pauline Kenny, qui se réclame de l’invention même du concept et de l’expression, créés en 2000 avec le site www.slowtrav.com .  Selon elle, son vocable à la base ne voulait pas dire voyager en train (elle n’a effectivement jamais rallié Vancouver à Paris sur rails ou sur mer), mais a été récupéré depuis par les environnementalistes de tous poils.  En fait, surtout depuis l’apparition en 2007 du (super) blog Low Carbon Travel, du londonien Ed Gillespie, devenu depuis le pape du green-slow-eco-lalalère-travel, dont la description est «Le tour du monde en 80 façons ; une circonvolution slow travel à faible émission carbone, sans sauts de lapin autour du globe à bord d’une saucisse en aluminium ! » (Voyez ici l’excellent dossier sur l’acceptation moderne du Slow Travel publié récemment dans le Wall Street Journal, et qui rend ce présent billet, que je me tue à préparer depuis des jours, d’une totale insignifiance.)

Dans le magazine Transfert de janvier 1999 Hugo Verlomme disait : « Le vrai voyage, c’est d’y aller. Une fois arrivé, le voyage est fini. Aujourd’hui les gens commencent par la fin. » Et même si le Slow Travel est loin d’être seulement le road trip d’étudiant en sac-à-dos-auto-stop, je crois que j’en ai pratiqué pleinement la philosophie entre 15 et 18 ans, quand avec ma chum Danielle on faisait le tour de la Gaspésie sur le pouce.  La destination était alors prétexte au voyage. On n’allait pas faire le party au Maximum Blues de Carleton, les quatre jours qu’on mettait pour y aller étaient un party. On n’allait pas prendre une bière à Percé, on en vendait des vides en route pour y arriver.  On n’allait pas se faire bronzer à Mont-Saint-Pierre, on bronzait en y allant, bien installées dans la boîte d’un rutilant vieux Land Cruiser bleu, conduit par un adorable couple de retraités du Nouveau-Brunswick qui nous avait dit de se servir dans le cooler regorgeant de crevettes, de sandwichs au jambon, de Black Label et de fudges glacés.

gaspé

On ne se souvient pas vraiment de ce qu’on a fait au mythique camping sauvage de Cap-aux-os, mais on se souvient encore du vieux hippie érudit qui nous y a conduit dans sa Tercel, avec lequel on a discuté littérature à bâtons rompus en écoutant, mille après mille, du Bobby Hachey, et qui s’était avéré être le curé du village.  On s’accordait totalement avec Michel Déon selon qui « Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire et l’entendre chanter. » Mes trois photos sur le bord de la 132 entre Matane et Gaspé avec mon amie Danielle sont plus belles que tous mes clichés (c’était aux temps de la check-list) devant la Mosquée Bleue, l’Alhambra, l’Acropole, les ruines d’Ephèse, Versailles, le palais de Ceausescu ou celui des Doges.  Parce que nous quand on revenait à notre point de départ, le voyage était inscrit dans nos pores.  La Gaspésie et ses paysages, son vent, son sel, son sable et son soleil étaient sur nos joues, dans nos cheveux, sous nos ongles d’orteils.

Il y a de nouveau aujourd’hui des avions qui, au-dessus du vieux volcan, glissent des ailes sur le tapis du vent.  Voyage, voyage. Ne t’arrête pas.