Patricia Couture-Gurkovska

mardi, 12 janvier 2010

Le gros frére

Lorsqu’on a fait appel à moi pour bloguer  sur le développement durable,  je me suis d’abord interrogée sur ma propre signification de cette locution oh ! combien moderne et, par conséquent, fourre-tout et galvaudée.  Curieusement, la première image qui s’est imposée n’a pas été celle de panneaux solaires australiens, de parc éolien gaspésien, de voitures électriques ou autre culture équitable de quinoa. C’est plutôt un son qui a précédé l’image, un ronronnement surgi de ma petite-enfance et émanant d’un duo solide et  rassurant : notre ensemble laveuse-sécheuse Maytag/Westinghouse.

Ces deux mastodontes dépareillés (l’un était jaune-or, l’autre vert-tendre-caca-de-bébé) ont constitué les plus immuables fleurons de notre patrimoine électroménager. Ils ont survécu (contrairement à quelques doigts et vertèbres chargés de leur transport) à des déménagements aux deux ans pendant 25 ans, se ploguaient  d’un seul coup à l’aide de l’outil le plus rudimentaire, arboraient chacun UN cadran et au maximum deux ou trois énormes boutons, et effectuaient rigoureusement ce qu’on attendait alors de semblables appareils, soit  laver et sécher nos vêtements. Quand on considère que le  coloré tandem nous avait été donné par ma grand-mère et que ma mère s’en soit débarrassé à contrecœur  au début des années 2000, faute de place dans sa nouvelle petite maison (alors que les engins fonctionnaient toujours, faut-il le souligner), on peut facilement le gratifier de plus d’une  quarantaine d’années de bons,  loyaux, et durables services. Et ce, à ma connaissance, sans qu’une seule fois le coccyx velu d’un quelconque réparateur n’ait eu à se pencher sur leur cas. (Pour d’autres touchants témoignages intimistes de la sorte voir le Protégez-vous, mais surtout le Consumer Report.)

Une  récente étude française affirme que 5,7 milliards de kWh pourraient être économisés dans l’Hexagone en remplaçant les électroménagers de plus de dix ans par des appareils récents. On s’y s’attarde sur les bénéfices environnementaux mais aussi financiers des nouveaux appareils. L’ouvrage revient sur dix ans d’innovation technologique et d’applications de normes ayant permis de les rendre plus efficaces et moins énergivores. Que des faits incontestables et réjouissants. Même si l’étude provient du GIFAM, le Groupement Interprofessionnel des Fabricants d’Appareils d’équipement Ménager… Mais qu’en est-il de la durée de vie ? Un chiffre officiel de 12 à 14 ans si on n’expérimente aucun bris, alors que les équipements deviennent plus complexes, multipliant les matériaux et intégrant des composantes électroniques empêchant presque toujours la réparation.  (Ce qu’on appelle l’obsolescence planifiée )

Et même sans pépin, qui aujourd’hui n’est pas tenté de changer pour le sans cesse plusse meilleur nouveau modèle, celui en inox avec un tableau de bord de cockpit, fonction repassage, puce anti-chaussette manquante, voire enregistrement de vos épisodes de La Galère ? Celui qui, rectitude écologique oblige, vous lave 5 kilos de vêtements dans 3 tasses d’eau, le moins énergivore et pollution sonore, le vraiment plus Energy Star ? Très difficile, pour nous-autres Occidentaux conscientisés et volontaires, de ne pas tomber dans « un développement durable qui, comme son nom l’indique, permet au capitalisme de durer sans qu’il ait à se questionner sur sa logique interne, sur ses modes de production et surtout sans diminuer la consommation » (Pierre Foglia).  Au Canada, c’est plus de 140 000 tonnes de « nouveau » matériel informatique, de téléphones, de téléviseurs, de chaînes stéréo et d’électroménagers  qui aboutissent  annuellement dans des lieux d’enfouissement.

Que des artefacts domestiques datant des années Nixon se soient d’abord posés dans mon esprit en emblème du développement durable n’est donc pas que nostalgie ou sentimentalisme aveugle. Ils me serviront chaque jour de garde-fou dans l’écriture de ce blogue, parce que, vous en conviendrez comme moi, la vérité se trouvera toujours quelque part entre Rogatien et Greenpeace.